Trtff / Genèse et Intentions
Ça fait longtemps que j’avais envie de parler de ce sentiment désagréable. Un truc qui nous prend parfois, un peu par surprise, un peu n’importe où. Dans un repas de famille, avec des amis, au travail. L’impression désagréable de ne pas être à sa place. Ou alors, plus violemment parfois, l’impression de ne pas correspondre au rôle que l’on est sensé jouer, à la case que l’on occupe.
Et puis j’ai découvert un livre : le sentiment d’imposture, de Belinda Cannone. Le sentiment d’imposture. Oui. Ça pouvait effectivement être le nom de ces impressions désagréables, voire complètement inhibantes. En lisant là dessus, je me suis rendue compte qu’on était nombreux à être concernés. Que c’était en fait très très très répandu, partout, dans tous les milieux, toutes les classes sociales, tous les métiers. Mais que c’était juste caché. Parce que honteux. Parce qu’il ne faut surtout pas que les autres sachent qu’on se sent imposteur. Parce qu’on a peur qu’ils découvrent le pot aux roses, que notre vraie nature – jamais à la hauteur – se révèle, et que la catastrophe arrive : être démasqué.
Aussi, cet essai proposait une piste qui me plaisait bien : si on ne correspond pas tout à fait à la case, c’est peut-être que la case n’est pas très bien faite, ou qu’elle est trop fermée, trop petite ou trop grande. La case ou le royaume des cases : le monde.
Remettre les choses en question. Quoi.
En se rendant compte qu’une sensation est une chimère, alors c’est possible d’en parler. On peut échanger là dessus avec des gens, on peut en rire, on peut avoir envie de faire changer les choses, d’ouvrir le regard, d’en faire un truc, un essai par exemple ou alors un texte ou une pièce de théâtre ou une pièce de danse...
Quand j’ai demandé à Belinda Cannone ce qui l’avait poussée à écrire ce beau texte, elle m’a répondu : parce qu’à force d’en parler avec des amis, à force de leur dire ce qu’elle avait un jour compris, vu, elle a eu envie d’écrire un livre et de s’adresser à tous les soit-disant imposteurs, comme une sorte d’antidote : regardez, en fait, le sentiment d’imposture, ça existe, et ça peut frapper n’importe qui, et en voici quelques causes, quelques manifestations, et quelques histoires.
Deux ans après la découverte de ce texte, l’idée avait maturé ; suffisamment pour se sentir légitime d’en parler au théâtre. Un peu un défi : comment parler, sur un plateau, de quelque chose d’intime, de caché, d’a priori anodin mais potentiellement dangereusissime, potentiellement violentissime, cauchemardesque en tous cas, qui se passe à l’intérieur des gens ? Un sentiment qui ne se dévoile pas, des impressions qu’on dissimule en permanence, des pensées qui ne se voient pas.
Et puis il y a eu l’envie aussi d’interroger le monde, et les attentes qui génèrent ce sentiment : parce que ça ne vient pas de nulle part. À quelles attentes les soit-disant imposteurs cherchent-il à répondre ? Et si on les regardait aussi, les fameux critères des fameuses cases ?
Une des pistes de réflexion du livre m’intéresse particulièrement : s’il est de plus en plus répandu aujourd’hui, le sentiment d’imposture, c’est peut-être parce que le monde dans lequel les gens se meuvent est un peu bizarre, un peu complexe, et plein d’attentes contradictoires, impossibles à satisfaire. Et alors, m’est venu le désir de poser la question : est-ce nous les imposteurs, ou bien la société ?
Roland Gori, psychiatre, développe dans la Fabrique des Imposteurs, la thèse que nos sociétés occidentales possèdent en elles-mêmes le germe de l’imposture. En lisant son livre, pensé : et de la peur de l’illégitimité, aussi, alors ?
Histoire de ne pas mettre la charrue avant les bœufs, et histoire de ne pas se sentir imposteur, j’ai décidé de me lancer dans un projet – recherche : prendre le temps de chercher. Ne pas produire avant d’expérimenter des pistes, avant de lire, d’écrire, de tester et laisser apparaître des images ou textes ou mouvements imprévus.
J’ai construit la recherche ainsi : en allers-retours. Alterner entre des résidences plateau, des résidences dramaturgie, et des résidences d’écriture. Et recommencer la boucle à partir de ce qui a émergé. Depuis l’an dernier, j’ai invité des groupes de comédiens et/ou de danseurs, une dramaturge, Heike Bröckerhoff, et on a donc fait des expériences. 3 résidences plateau, 2 résidence dramatugie, 1 résidence d’écriture, et nous voici aujourd’hui. Avec Les Gens Importants que j’avais envie de présenter au Week-end à Tizé.
Parmi les textes qui ont émergé, il y a donc un monologue. Cela se passe dans la tête de quelqu’un envahi par ces peurs. Il raconte comment ça se développe, comment ça grandit, l’impression d’illégitimité, dans la tête d’une personne a priori à sa place.
L’envie, sur scène, c’est d’intéroger ça : la place, la légitimité, et les manifestations des doutes que ces problématiques génèrent.
Des manifestations je trouve souvent très très très belles.
Colyne Morange, 20 septembre 2015
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